Un matin d'avril, huit heures moins le quart, Antoine passe la tête dans mon bureau. 73 ans, ancien gérant pendant trois décennies, retraite en septembre. Il ne s'assoit pas, il ne s'assoit jamais quand il vient pour une vraie question. Main sur le chambranle, sept mots. « Michel, combien vaut la maison aujourd'hui, dis-moi ? » Je lui sers une réponse qui ne veut rien dire. Il acquiesce, « Évidemment. Bon, on avance. » Il repart. La question reste.
La maison dont il parle, c'est L'Atelier Palissy, école d'arts plastiques indépendante fondée il y a vingt-cinq ans autour d'une pratique exigeante de la céramique, et qui enseigne aujourd'hui dessin, peinture, modelage, sculpture et modèle vivant à plusieurs centaines d'élèves, débutants comme confirmés, sur six sites à Paris et en région parisienne. Antoine y a passé trois décennies, j'en ai repris la direction il y a peu, et sa question contient toutes les autres : qu'est-ce qu'on transmet ? Combien ça vaut ? Comment on le dit sans se raconter d'histoires ?
La seule manière que j'aie trouvée d'y répondre sans mentir, c'est de coder l'outil qui le calcule. Cette série explique pourquoi cette question m'a tenu éveillé quatre semaines, et ce qu'on apprend à ranger dans un ERP maison quand on ne sait pas y répondre proprement.
Le contexte
On tourne depuis vingt ans sur Excel, Sage et des classeurs à œillets. Une culture de proximité qui tient à des gens plus qu'à des process, un agrément Qualiopi pour la formation professionnelle, des publics qui vont du salarié en reconversion au retraité qui reprend le modelage à soixante-dix ans. Historien de l'art de formation, pas développeur, la quarantaine, je fonctionne en flashs, TDAH assumé, ce qui explique qu'une décision bascule en quarante-huit heures et qu'un chantier se tienne en nuits pleines. Le reste de la semaine, je laisse filer. C'est un rythme, pas une méthode.
La bascule de la semaine
Un lundi, en salle de réunion parisienne, j'ai signé avec un éditeur commercial européen très connu un pack ERP à cinq chiffres, licences annuelles, reconduction tacite. Tout le monde souriait. Trois jours plus tard, en relisant le contrat, je tombe sur l'annexe technique dont la grille de facturation des développements custom se fait au nombre de lignes produites. J'appelle l'éditeur. La chargée de compte m'explique, cordiale et circulaire, que c'est comme ça partout. Je raccroche en ayant compris à retardement que la métrique produit le code autant qu'elle le mesure, et que nous venions d'acheter un objet dont le prix augmentait avec sa propre prolifération.
Le samedi suivant, j'ouvre Claude Code pour la première fois. Dimanche soir, j'ai un schema Supabase, trois routes Next.js, une page d'authentification. Rien de spectaculaire, juste la preuve que l'alternative tenait dans un week-end. Lundi matin, huit jours après la signature, quelque chose tourne. Le pack commercial est en négociation de remboursement, toujours ouverte.
Les chiffres, sobrement
Vingt-neuf jours après cette nuit, le système, que j'ai appelé Rembrandt par goût et par blague, compte 91 000 lignes de TypeScript, 377 commits sur les quatre dernières semaines, 16 décisions d'architecture écrites, 54 sessions documentées en mémoire. Je ne liste pas ces chiffres pour impressionner, mais parce que la série va passer son temps à démontrer qu'ils ne disent pas ce qu'ils ont l'air de dire, et qu'il faut un peu d'appareillage pour en faire un actif plutôt qu'un tableau de chasse.
Le pacte de lecture
Trois raisons que je pose maintenant pour ne pas y revenir.
D'abord, rendre les erreurs utiles. J'ai codé un dashboard de valorisation qui m'a menti trois semaines, déployé un cron Sentry qui timeoutait en silence, pris pour une collaboratrice récalcitrante ce qui était une simple divergence de modèle de données. Rien de tout cela n'apparaît dans les billets qu'on publie d'habitude pour montrer qu'on sait faire. Je préfère écrire l'autre moitié.
Ensuite, apprendre avec la communauté DEV.to, pas vendre une méthode. Je n'ai rien à vendre, ni atelier payant ni coaching. Ce que je vendrais serait un mauvais raccourci, parce que le chemin est illisible sans le vécu qui va avec. Les commentaires qui proposent un angle meilleur seront lus, parfois intégrés à l'article suivant.
Enfin, une précision qui compte. Les prénoms sont fictifs, l'école est fictive, les scènes peuvent être recomposées. Antoine, Françoise, Gaspard existent dans leur substance, pas dans leur état civil. Une négociation commerciale est en cours avec l'éditeur, certaines scènes mettent en jeu des gens que je n'ai pas à exposer. Tout est vrai au sens où ça s'est passé, rien n'est la transcription littérale d'un échange. Qui travaille avec un LLM en production sait qu'on ne prouve rien au détail près, et que c'est précisément pour cela qu'il faut documenter la méthode.
La série
Quatre arcs partagent les vingt-quatre articles. Le premier porte sur la valorisation, comment mesurer ce que vaut un objet technique sur-mesure à l'ère où une ligne de code ne coûte plus rien. Le deuxième déplie les décisions d'architecture publiables, seize en quatre semaines, trois restent privées pour cause de fiscalité sensible. Le troisième est un format court, incidents et correctifs vécus en production. Le quatrième, plus méta, porte sur le workflow Claude Code lui-même, CLAUDE.md, MEMORY.md, ADR, hooks, ce que j'ai fini par comprendre d'un apprenti rapide qu'il faut cadrer.
Si vous démarrez, lisez #3 d'abord, le pivot sur pourquoi le modèle LOC × TJM est cassé à l'ère IA, puis #7 sur le modèle métier 1 inscription = N places, qui montre la chair. Les autres se lisent dans l'ordre qui vous va.
Le cast, rapidement
Françoise tient la compta, la maison, les post-its et le classeur à œillets. Vingt ans chez nous, énergie bruyante, verdicts courts, phrase culte « elle va pas nous emmerder, celle-là » qui sert aussi bien pour une inspectrice que pour un logiciel nouveau. Elle oscille devant Rembrandt et elle a raison d'osciller.
Antoine est l'ancien gérant, 73 ans, retraite en septembre. Figure paternelle de la maison, il pose rarement deux fois la même question. Il tient en trois formules, « Évidemment. », « Vous êtes sûr ? », « Bon, on avance. »
Gaspard est le prestataire informatique historique. Son poste disparaît avec cette série, remplacé dans les faits par Claude Code et moi. Correct, technique, économe en mots. C'est le drame silencieux qui court sous tous les billets, je le nommerai plus tard sans le caricaturer.
Hélène, Catherine, Étienne l'expert-comptable passeront quand une scène le justifie.
Une question, pour commencer
Ce qui m'intéresse dans cette publication, c'est l'angle que je n'ai pas vu. Quand vous imaginez un directeur non-développeur qui code seul son ERP en quatre semaines avec Claude Code, quelle question aimeriez-vous voir traitée frontalement et ne l'est jamais ? Celle qui vous ferait rester. Dites-le en commentaire. Je lirai, je retiendrai, et je la glisserai dans un prochain article si elle fait tenir le propos mieux que lui-même.
Les articles qui contiennent du code ouvrent leurs snippets dans un repo compagnon, licence MIT, pseudonymisé comme le reste : github.com/michelfaure/rembrandt-samples. Tu y retrouves les extraits de valorisation, de modélisation contact × cours, et le template CLAUDE.md à quatre couches.
Prochain billet, pourquoi j'ai codé un module qui me dit combien vaut Rembrandt.
This article was originally published by DEV Community and written by Michel Faure .
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